Albert CAMUS, né à Mondovi, a passé toute son enfance dans le quartier de Belcourt, trés près de Kouba
Dans son dernier livre inachevé : "Le Premier Homme", il évoque les escapades à Kouba.

Extrait du livre :

........Les jeudis sans punition et les dimanches, le matin était consacré aux courses et aux travaux de la maison. Et l'après-midi, Pierre et Jean pouvaient sortir ensemble. A la belle saison, il y avait la plage des Sablettes, ou le champ de manoeuvres, grand terrain vague qui comportait un terrain de football grossièrement tracé et de nombreux parcours pour les joueurs de boules. On pouvait jouer au football, le plus souvent avec une balle de chiffon et des équipes de gosses, arabes et français, qui se formaient spontanément. Mais, le reste de l'année, les deux enfants allaient à la Maison des Invalides de Kouba, où la mère de Pierre, qui avait quitté les postes, était lingère en chef. Kouba était le nom d'une colline, à l'est d'Alger, au terminus d'une ligne de tramway. La ville en vérité s'arrêtait là, et la douce campagne du Sahel commençait avec ses côteaux harmonieux, des eaux relativement abondantes, des prairies presque grasses et des champs à la terre rouge et appétissante, coupés de loin en loin par des haies de hauts cyprès ou des roseaux. Des vignes, des arbres fruitiers, du maïs croissaient en abondance et sans grand travail. Pour qui venait de la ville et des ses bas quartiers humides et chauds, l'air était vif de surcroît et passait pour bénéfique. Pour les algérois qui, dès qu'ils avaient un peu de bien ou quelques revenus, fuyaient l'été d'Alger pour la France plus tempérée, il suffisait que l'air qu'on respirait dans un lieu fût légèrement frais pour qu'on le baptisât "air de France". A Kouba ainsi, on respirait l'air de France. La Maison des Invalides, qui avait été créée peu après la guerre pour les mutilés pensionnés, se trouvait à cinq minutes du tramway. C'était un ancien couvent, vaste, d'une architecture compliquée et distribuée sous plusieurs ailes, avec des murs très épais blanchis à la chaux, des galeries couvertes et de grandes salles voûtées et fraîches où l'on avait installé les réfectoires et les services. La lingerie, que dirigeait Mme Marlon, la mère de Pierre, se trouvait dans une de ces grandes salles. C'est là qu'elle accueillait d'abord les enfants, dans l'odeur des fers chauds et du linge humide, au milieu des deux employées, l'une arabe, l'autre française, placées sous sa direction. Elle leur donnait à chacun un morceau de pain et de chocolat, puis, retroussant ses manches sur ses beaux bras frais et forts : "Mettez ça dans votre poche pour quatre heures et allez dans le jardin, j'ai du travail".
La Maison des Invalides était entourée d'un grand parc presque entièrement à l'abandon. Quelques invalides avaient pris pour tâche d'entretenir autour de la maison des massifs de rosiers et des parterres de fleurs, sans compter un petit jardin potager, entouré de grandes haies de roseaux secs. Mais ai delà, le parc, qui avait été autrefois superbe, était en friche. D'immenses eucalyptus, des palmiers royaux, des cocotiers, des caoutchoutiers à l'énorme tronc dont les branches basses s"enracinaient plus loin et formaient ainsi un labyrinthe végétal plein d'ombre et de secret, des cyprès épais, solides, des orangers vigoureux, des bouquets de lauriers d'une taille extraordinaire, roses et blancs, dominaient des allées effacées où l'argile avait mangé le gravier, rongées par un fouillis odorant de seringas, de jasmins, de clématies, de passiflores, de chèvrefeuilles en buissons eux-mêmes envahis à la base par un vigoureux tapis de trèfle, d'oxalis et d'herbes sauvages. Se promener dans cette jungle parfumée, y ramper, s'y tapir le nez au niveau de l'herbe, défricher au couteau les passages enchevêtrés et en ressortir les jambes zébrées et le visage plein d'eau était une ivresse(...)
(...) Mais les plus grands jours étaient les jours de vent. Un des côtés de la maison qui donnait dans le parc se terminait par ce qui avait été autrefois une terrasse et dont la balustrade de pierre gisait dans l'herbe au pied du vaste socle de ciment couvert de carrelage rouge. De la terrasse ouverte sur les trois côtés, on dominait le parc et, par delà le parc, un ravin qui séparait la colline de Kouba d'un des plateaux du Sahel. L'orientation de la terrasse était telle que, les jours où le vent d'est, toujours violent à Alger, se levait, elle était prise par le travers de plein fouet. Les enfants, ces jours-là, couraient vers les premiers palmiers, au pied desquels gisaient toujours de longues palmes desséchées. Ils en raclaient la base pour en enlever les piquants et aussi pour pouvoir la tenir à deux mains. Puis, traînant les palmes derrière eux, ils couraient vers la terrasse ; le vent soufflait avec rage, sifflant dans les grands eucalyptus qui agitaient follement leurs plus hautes branches, dépeignant les palmiers, froissant avec un bruit de papier les larges feuilles vernissées des caoutchoutiers. Il fallait grimper sur la terrasse, hisser les palmes et se mettre dos au vent. Les enfants prenaient alors les palmes sèches et crissantes à pleines mains, les protégeant en partie de leur corps, puis se retournaient brusquement. D'un seul coup, la palme était collée à eux, ils respiraient son odeur de poussière et de paille. Le jeu consistait alors à avancer contre le vent en soulevant la palme de plus en plus haut. Le vainqueur était celui qui pouvait d'abord arriver à l'extémité de la terrasse sans que le vent lui arrache la palme des mains, pouvait rester debout la palme dressée au bout des bras, tout le corps portant sur une jambe placée en avant, à lutter victorieusement et le plus longtemps possible contre la force enragée du vent. Là, dressé au-dessus de ce parc et de ce plateau bouillonnant d'arbres, sous le ciel traversé à toute vitesse par d'énormes nuages, Jacques sentait le vent venu des extrémités du pays descendre le long de la palme et de ses bras pour le remplir d'une force et d'une exultation qui le faisaient pousser sans discontinuer de longs cris, jusqu'à ce que, les bras et les épaules sciés par l'effort, il abandonne enfin la palme que la tempête emportait d'un seul coup avec ses cris. Et le soir, couché, rompu de fatigue, dans le silence de la chambre où sa mère dormait légèrement, il écoutait encore hurler en lui le tumulte du vent qu'il devait aimer toute sa vie

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ON Y PARLE DE KOUBA